Les chaisards dans les bus du TEC liégeois
Le 6 octobre 2009, les associations de personnes handicapées décidaient de "forcer" l'accès aux bus du TEC. Rapport exhaustif des aventures et mésaventures.
A Liège et dans les environs, on voit de plus en plus souvent des bus à plancher bas, des bus qui sont équipés de rampe d'accès et qui arborent le sigle "chaise roulante". On croirait même que la discrimination dont sont victimes les "chaisards" depuis que les transports en commun existent est terminée…
Pas si simple !
Dix-sept personnes handicapées utilisatrices de chaise roulante ont, tout simplement, voulu prendre les bus, et pas particulièrement ceux qui circulent sur les lignes 4, 17 et 18, les lignes censées être adaptées.
Les associations ont contacté 21 chaisards, 17 ont pris part à l'action ; 3 ont refusé, 1 a eu un imprévu de dernière minute. On peut en déduire que la soif de mobilité est absolument indéniable.
Nous les invitions à effectuer un parcours en ville, un parcours qui les conduirait vers un point de rendez-vous au centre ville, aux Galeries Saint Lambert.
Une grande disparité
Si certains n'ont eu aucun souci pour embarquer et débarquer, très souvent, les chauffeurs ne connaissent pas le maniement correct des rampes ; parfois, ils n'en connaissent même pas l'existence ... ou prétendent qu'elles ne sont pas raccordées… Aujourd'hui, un "chaisard" doit donc, à chaque fois qu'il souhaite prendre le bus, négocier son embarquement et compter sur le bon vouloir du conducteur ou celui d'autres passagers pour obtenir le droit de voyager en Transport En Commun.
Compte rendu des tentatives de voyages
Bertrand (chaise électronique)
Bertrand se rendait de la Bonne Femme (Grivegnée) à Chênée. Le bus n° 33 qu'il a pris vers 9h30 arborait le sigle PMR et était équipé d'une rampe manuelle. Grâce aux explications de Bertrand au chauffeur qui en ignorait le fonctionnement, il a pu se rendre à sa destination. Le chauffeur, de très bonne volonté, a prêté son aide pour manipuler le dispositif.
Pour le retour, le bus n° 29 (sans sigle) était néanmoins équipé d'une rampe manuelle qu'une passagère a manipulée sans peine.
A l'aller comme au retour, Bertrand a pu prendre le premier bus qui se présentait à lui. Peut-être la présence d'une équipe de télévision à ses côtés a-t-elle été déterminante ?
Chantal (chaise manuelle)
Chantal et Anne (accompagnatrice) se sont présentées à l'arrêt du n° 10 au Colruyt de Beyne-Heusay. Elles ont pu embarquer dans le deuxième bus (avec sigle). Le chauffeur a expliqué que "la lame électronique ne fonctionne pas, mais je vais l'aider à monter". Il a donc quitté son poste de conduite.
Au bout du trajet, gare Léopold, le chauffeur, animé par le souci de bien faire, s'est arrêté à l'arrêt du n° 18 (bordure rectiligne). Il a prêté son aide pour permettre à Chantal de descendre. A plus de 65 ans, c'était la première fois que Chantal prenait le bus de sa vie !
Pour le retour, dans l'après-midi, elles ont dû attendre 4 bus. Elles ont notamment vu arriver le véhicule qu'elles avaient pris le matin, mais il était conduit par un autre chauffeur. Il a déclaré : "Moi, je ne vous prends pas".
Elles sont montées dans l'un des suivants, avec l'aide d'un passager. C'était un bus à accordéon sans sigle. Elles n'ont pas immédiatement vu qu'il était équipé d'une lame. Elles s'en sont aperçues au moment de descendre, au Colruyt.
Pedro (chaise manuelle)
Pedro et Madeleine (son épouse accompagnatrice) ont pris le n° 7, premier venu, place Cathédrale pour descendre à Coronmeuse. Le chauffeur a prêté son aide sans avoir besoin de rampe (par ailleurs absente sur le véhicule). A Coronmeuse, il s'est soigneusement arrêté le long de la bordure où il a renouvelé l'opération. C'était un bus à accordéon à plancher bas.
Au retour, le scénario fut semblable avec le n° 1 : aide du chauffeur à Coronmeuse, stationnement le long de la bordure à la place Saint Lambert et aide, cette fois, d'un passager.
Jules (chaise manuelle)
Jules et Bernadette (accompagnatrice) ont d'abord pris le n° 4 (ligne adaptée aux chaisards) de l'arrêt Darchis sur le boulevard d'Avroy pour se rendre au Théâtre. Ils ont pris le second car le premier était bondé. La conductrice, excessivement gentille, connaissait le système d'embarquement. Il fonctionnait parfaitement.
A la place de la République française, ils ont ensuite pris le n° 26, direction Palais des Congrès. Le bus était équipé de rampe manuelle. Jules a embarqué avec l'aide du chauffeur qui a également prêté son aide à la descente, au Palais des Congrès.
Jules et Bernadette ont voulu prendre le n° 4 à l'Hôtel de Police pour revenir au centre. Le premier bus (pourtant censé être adapté) ne s'est pas arrêté. Le bus suivant était un 31 avec rampe manuelle. Jules a embarqué avec l'aide d'un passager.
Philibert et Dorothée (chaises électroniques)
Philibert et Dorothée se sont présentés à Hognoul, arrêt Beurrerie pour emprunter le n°75 à 9h15. Le bus qui est arrivé avait 2 marches. Inutile d'essayer de monter, même si le chauffeur était prêt à tenter l'opération. Ils se sont rendus à Awans, au terminus du n°12 rue Jaurès. Il s'agissait d'un bus articulé. Le chauffeur, très aimable, leur a expliqué que la rampe électronique est généralement débranchée. Il a néanmoins tenté de l'actionner : le bus est descendu sur ses amortisseurs, mais la rampe n'a pas bougé. Il est alors sorti de son poste et, avec l'aide de passagères, il a aidé Dorothée à embarquer en basculant la chaise électrique. Quant à Philibert, il a quitté sa chaise pour faire les quelques pas nécessaires pour monter dans le bus ; le chauffeur et les passagères ont ainsi pu plus facilement monter la voiturette.
Philibert et Dorothée ont vu Françoise à Ans qui attendait en vain de pouvoir embarquer dans un bus n°12. Il était bien sûr impossible qu'elle prenne place dans celui où ils se trouvaient...
Pour le retour, ils ont pris un bus n° 75 à lame manuelle à 12h35. Ils ont eu recours à l'aide de passagers pour sortir la rampe. Ils se sont installés face-à-face. En effet, le bus qu'ils ont pris ne dispose que d'un seul espace "chaisard". Arrivés à Ikea à Hognoul, ils ont interpellé un jeune homme qui n'a eu aucune peine à manipuler la rampe.
Simon (chaise manuelle)
Simon habite La Mallieue. Il a voulu prendre le n°46 vers Jemeppe où il aurait eu correspondance avec les lignes 2 ou 3 vers Liège. Malheureusement, le bus qu'il a voulu prendre à 9h était inadapté. Comme le suivant passait presqu'une heure et demie plus tard, il a renoncé à se mettre en route.
Lucien, Ignace et Martine (chaises électroniques)
Ils se sont tous trois présentés à l'arrêt d'Ikea à Hognoul en vue de prendre le n°75 de 10h05. Si l'un d'eux n'avait pas levé le bras, le bus ne se serait pas arrêté alors qu'ils attendaient sous l'aubette. Coup de frein, petite marche arrière, les 3 candidats aux voyage se sont trouvés face à un bus avec sigle PMR éclairé sur le pare-brise. Il s'agissait bien d'un bus avec lame électronique. Le chauffeur a toutefois refusé d'embarquer les chaisards, expliquant qu'on ne lui a jamais donné de formation. Il précisait qu'il craignait de bloquer son bus et qu'il était disposé à appeler un contrôleur. Le bus est donc reparti sans eux…
Lucien, Ignace et Martine ont eu recours au Télé-Service Liège qui a pu se libérer pour les emmener à Liège, tout comme Françoise qui avait vainement attendu le bus n°12 à Ans.
Pour le retour, vers 14h, le personnel du TEC, place Saint Lambert, a refusé qu'ils embarquent dans un bus ordinaire. Après de longs palabres, les responsables du service public ont dévié un bus PMR (affecté en temps ordinaire à la ligne n°4) pour les ramener à Hognoul. Le premier de ces bus PMR était défectueux : la lame ne restait pas en position sur le trottoir. Il a donc fallu en appeler un second qui a ramené le trio à destination. Précisons enfin que Françoise est remontée à Ans par le même moyen de transport. A Hognoul, ils sont descendus sans difficulté à l'arrêt Beurrerie, un arrêt non adapté. On sait par ailleurs que, plus tôt dans l'après-midi, d'autres chaisards ont pu rentrer à Hognoul avec un n°75 (voir § 5).
Tiziane (chaise électronique)
Tiziane voulait rallier le centre ville au départ de Cointe, avec le bus n°21. Elle en a vu passer 5, pas moins, sans jamais parvenir à trouver celui qui l'emmènerait. Tous les bus qui se sont présentés à son arrêt, boulevard Kleyer, étaient des bus à plancher bas. Le chauffeur du premier lui a déclaré que la lame ne sort pas ; le second a déclaré qu'elle était coincée ; les 2 suivants ne disposaient pas de lame, c'est du moins ce que le conducteur affirmait. Tiziane a demandé au cinquième s'il était certain que son bus était inadapté. Il a ouvert sa porte centrale et la candidate au voyage a pu s'apercevoir qu'il n'y avait aucun dispositif. L'un des conducteurs de bus inadapté a proposé son aide. Tiziane lui a simplement dit : "mais vous allez vous casser le dos". En effet, elle se déplace avec une chaise trop lourde à manœuvrer pour un homme seul.
Ajoutons que l'arrêt où Tiziane attendait le bus est un arrêt qui répond aux normes d'accessibilité (normes SRWT). Les chauffeurs doivent néanmoins faire une petite manœuvre pour se placer le long de la bordure. Trop pressés, ils obligent la plupart du temps le public à descendre sur la chaussée pour remonter dans le véhicule, une chose parfois compliquée, voire dangereuse, pour les personnes handicapées par l'âge.
Sabine (chaise manuelle)
Sabine avait décidé de prendre le bus n°10 à la gare Léopold vers Robermont. Tout d'abord, elle a eu de la peine à rejoindre l'arrêt qui se situe sur un îlot sans abaissement de bordure. Elle a pu quand même monter dans le premier bus venu. C'était pourtant un bus à plancher bas dépourvu de rampe. En fait, elle a demandé au chauffeur qui a, bon gré mal gré, accepté de basculer la chaise pour franchir la marche d'entrée.
A Robermont, il l'a aidée à descendre en basculant à nouveau la chaise. Pour redescendre vers la ville, Sabine a pris le bus n°38B. Il était équipé d'une rampe manuelle. Sabine est néanmoins montée avec l'aide du chauffeur sans défaire la rampe. "Pourquoi ne défaites-vous pas la rampe ?" "Parce que syndicalement, ce n'es pas autorisé."
Sabine est descendue du bus rue Méan et s'est dirigée vers le Longdoz où elle a pris le n°4 vers le centre ville - une ligne censée être parfaitement adaptée. Malheureusement, la rampe électronique ne fonctionnait pas. Le steward du TEC qui était à bord du véhicule a aidé Sandrine en basculant une fois encore sa chaise. C'est de cette manière qu'elle est descendue du bus à la place Saint Lambert.
Précisons que Sabine est une personne légère qui utilise une chaise active. Avec l'aide du personnel du TEC, Sabine a chaque fois pu monter dans le premier bus venu. Peut-être est-ce parce qu'elle était accompagnée d'une équipe télé de Robermont à Saint Lambert…
Françoise (chaise électronique)
Françoise avait l'intention de descendre à Liège avec le bus n°12 au départ de la rue des Français à Ans. Elle en a vu passé 4, tous des bus équipés de lames électriques. A chaque fois, les lames étaient hors d'usage. Comme mentionné plus haut, elle a vu passer Danièle et Pierre (voir § 5).
Tout comme le trio en provenance de Hognoul, elle a rejoint Liège grâce au minibus du Télé-Service Liège. Et pour le retour, elle a trouvé place dans le bus PMR "détourné" par le TEC en direction de Hognoul.
Yvette (chaise manuelle)
Yvette et Eric (accompagnateur) ont quitté Flémalle par la ligne n°3 (arrêt proche du magasin Eldi). Yolande est entrée par l'avant, dans un bus à plancher bas. C'était le premier bus à se présenter à cet arrêt. Eric a simplement basculé sa chaise.
Ils sont rentrés à Flémalle avec le minibus du Télé-Service Liège.
Géraldine (chaise électronique)
Elle a essayé de se rendre du Pont d'Avroy à Saint Laurent avec le n°22 ou n°23. Il était prévu qu'elle fasse l'aller-retour. Elle y a renoncé après avoir laissé passer 6 bus différents.
Un des chauffeurs lui a proposé son aide, mais elle a refusé. Il faut dire qu'il aurait dû basculer la chaise pour entrer dans le véhicule, ce qui est difficile, voire dangereux, avec une chaise électrique.
Elle s'est ensuite décidée à rejoindre la place Saint Lambert avec le n°4. Elle a dû prendre le second car la lame du premier qui s'est présenté ne fonctionnait pas - problème technique, vraisemblablement… A l'arrivée à la place Saint Lambert, Géraldine a demandé "La trappe, s'il vous plaît". Le chauffeur lui a répondu : "Mais il faut demander, vous avez un bouton d'appel pour ça !". Ceci dit, la lame n'est pas sortie… Le chauffeur a alors fait appel à un technicien qui se trouvait par hasard sur place pour déployer la lame. Il y est parvenu.
Géraldine est rentrée chez elle "à pied".
Guillaume (chaise manuelle)
Guillaume, son épouse et Gérard (accompagnateur) ont pris le bus n°88 à la maison communale d'Ans. Le bus précédant n'étant pas passé, celui qu'ils ont pris était bondé. Ils ont pu embarquer, malgré l'encombrement et malgré qu'il s'agissait d'un bus à plancher haut. Des passagers l'ont aidé à monter en portant la chaise et son occupant. L'espace entre la porte et la barre centrale était pourtant presque trop étroit… A l'arrivée au centre ville, ils ont attendu que le bus se vide et, avec l'aide des mêmes passagers, Guillaume a pu descendre.
Pour le retour, Guillaume et son épouse ont dû laissé passer plusieurs bus. Le chauffeur de l'un d'eux leur a déclaré : Je ne peux pas embarquer monsieur parce que la ligne n'est pas adaptée". Surréaliste : le véhicule arborait fièrement le sigle "accessible aux chaise roulantes" ! Ajoutons en outre qu'une passagère s'est insurgée, en entendant tous ces palabres : "Si vous continuez ainsi, je vais arriver en retard à mon travail ! "
Ils ont enfin pu emprunter un N° 12, un bus à plancher bas. Ils ont reçu l'aide de passagers pour franchir le seuil de la porte centrale que le chauffeur a ouverte spécialement.
Abdel (chaise électronique)
Adbel a voulu quitter Droixhe avec le n°18, ligne normalement adaptée. Il a renoncé après le premier essai : la rampe ne s'est jamais déployée.
A retenir de cette action
- Sur les 14 personnes (ou groupes), 8 sont arrivés à destination en bus (§ 1, 2, 3, 4, 5, 9, 11 et 13), parfois après plusieurs tentatives.
- On a pu constater la grande disparité des bus : planchers bas ou haut, sigle PMR ou non sur les bus à plancher bas qui étaient équipés de lame automatique, de lames manuelle ou dépourvus d'équipement.
- Les 8 personnes ont pris un total de 18 bus, dont 16 sur des lignes censées être inadaptées aux PMR.
- Par contre, on dénombre 30 échecs, dont 5 sur les lignes n°4 et 18, les lignes annoncées comme "adaptées" aux PMR (témoignages 4, 9, 12 et 14, sans prendre en compte le bus bondé).
- Le taux de réussite est quasiment identique, que l'on tente d'emprunter une ligne annoncée comme adaptée ou non.
- Nos associations constatent que les lames manuelles sont toujours prêtes à l'emploi. Elles ne tombent pas en panne. Ce n'est pas le cas des lames électroniques.
- Les chauffeurs connaissent très mal le maniement du dispositif d'embarquement, qu'il s'agisse de lame automatique ou non. Certains l'ont découvert à l'occasion de notre action (§ 1 et 8). D'autres, respectueux des consignes, ont refusé de s'y intéresser (§ 2, 7, 9 et 13).
- L'expérience le démontre : il n'est pas nécessaire que l'arrêt réponde parfaitement aux normes d'accessibilité pour être tout à fait praticable aux chaisards (voir § 7).
- Dans certains cas, le dispositif électronique d'embarquement est purement et simplement désactivé (voir § 2, 5 et 10).
- Si les transports en commun étaient mieux adaptés, les services qui assurent les déplacements de porte à porte n'interviendraient plus qu'au cas où les transports collectifs sont inadéquats, pour raison de santé, par exemple. Les services d'aide au déplacement de porte à porte pourraient ainsi mieux répondre à cette demande.
Hypothèse
Même si des bus à plancher haut circulent encore, même si les arrêts ne répondent pas tous aux normes d'accessibilité, l'adaptation du réseau n'est plus très loin. Il s'agit maintenant, nous semble-t-il, davantage d'une question de volonté institutionnelle que d'une question d'infrastructure.
G. Silvestre
24/11/2009
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